[LUX AETERNA] This is the season of the witch

Charlotte Gainsbourg accepte de jouer une sorcière jetée au bûcher dans le premier film réalisé par Beatrice Dalle. Or l’organisation anarchique, les problèmes techniques et les dérapages psychotiques plongent peu à peu le tournage dans un chaos de pure lumière.

Gaspar Noé continue sa recherche formaliste. Il propose son film le plus agressif pour les rétines à date, et très clairement, c’est ce que j’apprécie dans son cinéma. Ce moyen-métrage part d’une rencontre faite entre Anthony Vaccarello, directeur artistique de Saint-Laurent, et de son projet pluridisciplinaire “Self” qui demande à plusieurs artistes, dont Noé, de mettre en scène la marque. Heureusement pour nous, spectateurs, Gaspar Noé a décidé de faire de ce projet un moyen métrage, qui, de plus, sortira en salle. 

Lux Aeterna suit une journée de tournage sur le tout premier film de Béatrice Dalle qui s’intéresse à la figure de la sorcière, interprétée par Charlotte Gainsbourg, dans son propre rôle. Le film se divise en trois parties : une première de dialogue entre les deux femmes sur leur passé d’actrice, notamment dans des rôles de sorcières, une deuxième qui suit le parcours frénétique et semé d’embûches de Béatrice qui tente au mieux de faire son film mise à mal autant par son amateurisme que par son entourage qui souhaite son échec, et un partie finale complètement hallucinée, jeu de lumière qui donne une note finale au chaos de la création. 

Avec Lux Aeterna, Gaspar Noé réalise une mise en abîme étourdissante du milieu du cinéma et se moque gentiment de ses travers autant qu’il en fait un hommage. Que ce soit par la chaleur de la conversation nonchalante – et très certainement improvisée – des deux actrices que l’on découvre en split screen et en plan resseré assises autour d’un feu de cheminée, que par les nombreuses citations de réalisateurs et de films insérés tout du long. Ce moment partagé entre ces deux femmes, qui se remémorent leurs souvenirs de tournages sans concession, est chaleureux et offre une belle complicité avec le spectateur. 

Le film continue, toujours en grande partie en split screen, et la chaleur de cette sympathique conversation va vite laisser place au chaos du tournage. D’un côté de l’écran, Béatrice Dalle devra se battre contre les préjugés de son équipe, notamment de son chef opérateur, référence sur l’actualité de la production qui donne de plus en plus d’importance à ce poste en lieu et place du réalisateur, mais aussi contre les aléas de tout tournage de film, problème sur la lumière, sur les costumes, retard monstre… Béatrice Dalle, qu’on imagine grande gueule essaie de gérer son bateau au mieux et on sent que sa persona de femme agressive et spontanée – facilement racourci à simplement inconsistante – lui est renvoyé au visage assez injustement.

De l’autre côté, il y a la douce Charlotte Gainsbourg qui est traîné du maquillage au plateau, constamment importunée de toute part, par un jeune acteur souhaitant l’inclure dans son projet de film, par un journaliste opportuniste et ne pourra jamais s’isoler pour passer un simple coup de téléphone à sa fille. Elle n’est qu’un corps, un outil, et même si idolâtrée, elle n’aura plus droit à son humanité. Elle sera métaphoriquement – par la caméra qui la vise d’une croix – et littéralement crucifiée et brûlée au bûcher. 

Lux Aeterna montre le parcours presque spirituel de deux femmes transformées par le cinéma. Elles sont d’abord humaines, accessibles pour le spectateur, puis survivent au chaos étourdissant qu’est le tournage d’un film pour finir sublimée par ce final de Gaspar Noé qui par la technique du flicker les élèvent, les déifient autant qu’il les victimisent. Le paradoxe et l’ambiguïté de ce film correspondent parfaitement à la métaphore faite de la place des femmes dans cette industrie actuellement. Voit-on des femmes qui sacrifient leur vie d’humaine au monstre cinéma ? Ou encore une relecture de la figure de la sorcière, bouc émissaire de l’homme et incomprise du plus grand nombre? Lux Aeterna ouvre de nombreuses pistes de lectures et d’analyses de son film, sans jamais les imposer, et offre, en plus, une expérience sensorielle intense, dont le travail sur les couleurs de Benoît Debie, rouge et verte principalement, est pensé pour mettre le spectateur dans une position inconfortable. Et cela fonctionne.

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